Des nuages orageux à l’horizon

November 26, 2013


Dr Peter Doig

L’enfance influence notre perception du monde à l’âge adulte. Au cours des 35 dernières années, j’ai été pris par la médecine dentaire. J’ai intégré la profession avec toute la fougue d’un jeune diplômé et je suis aujourd’hui un dentiste aguerri qui a pris de l’âge.L’expérience acquise me permet de poser un regard critique sur notre profession – un regard qui va puiser jusque dans mon vécu d’enfant.

J’ai grandi dans les Prairies canadiennes. Je suis né et j’ai fait mes études en Saskatchewan. Après l’université, j’ai déménagé au Manitoba pour y débuter ma carrière. Je garde entre autres de mon enfance le souvenir impérissable des chaudes journées d’été, empreintes de plaisir, de liberté et d’aventure à une époque de croissance et de prospérité. Souvent, en fin d’après-midi de ces journées torrides, le vent cessait, les oiseaux se taisaient et l’air se mettait à sentir l’ozone. À ces moments-là, nous tournions instinctivement la tête vers l’ouest parce que nous savions que nous allions y apercevoir des nuages orageux à l’horizon.

On peut dire métaphoriquement que notre profession a profité de longues journées estivales chaudes pendant les 50 dernières années. En effet, les dentistes ont joui d’une bonne réputation à titre d’experts de la prestation des soins buccodentaires; notre profession a profité des percées de la recherche en médecine dentaire et a élargi son champ de pratique; et nous avons fait la prévention des maladies buccodentaires et sommes intervenus pour améliorer la santé buccodentaire. La réussite de notre profession a permis une amélioration spectaculaire de la santé buccodentaire des Canadiens. Or, la fierté d’appartenir à une profession qui a contribué au bien-être de la population canadienne est assombrie par les prévisions sur l’avenir de notre profession. Et, comme une journée d’été en Saskatchewan, je vois poindre l’orage.

L’analyse annuelle de la conjoncture réalisée par l’ADC dégage les tendances de la santé buccodentaire et de la santé en général en examinant la couverture médiatique récente, l’évolution du secteur des soins dentaires au pays et à l’étranger ainsi que les activités des groupes d’intérêt spéciaux. Elle relève les défis actuels de notre profession et ceux en émergence. Cette année, cette analyse a fait ressortir que les grands défis comprenaient l’accès aux soins pour les populations vulnérables, le manque de financement public pour le traitement ce ces groupes de citoyens, le déclin du respect du public envers la profession et l’accroissement éventuel du rôle des fournisseurs de soins de santé de niveau intermédiaire. L’analyse a aussi noté l’accroissement du niveau d’endettement des étudiants, les changements du profil démographique des prestataires de soins dentaires et la corporatisation croissante de la pratique. Sur le plan des ressources humaines, elle a remarqué que le nombre de dentistes était à la hausse au Canada, une tendance attribuée en partie à l’augmentation des dentistes formés à l’étranger qui sont autorisés à exercer au Canada. Or, la répartition des dentistes dans tout le pays n’est pas égale; certaines régions continuent à être mal desservies, tandis que d’autres comptent trop de dentistes. De surcroît, les facteurs économiques, y compris les régimes de soins dentaires qui sont moins généreux et l’augmentation des coûts associés à la prestation de services, rendent les soins dentaires moins abordables.

Nous connaissons tous la difficulté de prédire les conséquences d’un orage. Il peut passer et causer peu de dégâts ou bien laisser derrière lui une dévastation inimaginable. Pour cette raison, nous devons toujours nous préparer à un orage. Dans cet esprit, l’ADC doit être à l’affût des difficultés à venir et aider la profession à les surmonter.

Il est important de se rappeler que les défis s’accompagnent d’occasions à saisir – pour aborder des problèmes et trouver des solutions avant qu’une crise n’éclate. Les dentistes sont à même de cerner les problèmes imminents, de les comprendre et de les prévenir. Sinon, s’ils ne font rien et laissent les autres prendre la situation en main, la médecine dentaire sera exposée à des changements qui ne seront pas nécessairement dans l’intérêt supérieur de la profession ni de la santé buccodentaire des Canadiens.

Il faut du courage pour penser autrement et avoir confiance en sa capacité de relever les défis de front. Pour résoudre un problème de manière efficace, il faut de la coopération; il a été démontré que la diversité, plutôt que l’homogénéité, menait à de meilleures décisions en groupe. Malheureusement, pendant bien des années, la division et le manque de collaboration ont marqué le secteur des soins buccodentaires, des vases clos étant été créés à cause de questions de champ de pratique, et non pas de pratiques exemplaires.

Il est temps que le secteur de la médecine dentaire réunisse toutes les personnes engagées dans les soins de santé pour discuter de la prestation de soins buccodentaires au Canada. Cette discussion doit permettre de trouver notre point de convergence professionnel, de relever des enjeux similaires dans nos secteurs respectifs et d’envisager une collaboration pour aborder ces enjeux. Nous devons nous pencher sur tous les bons programmes qui servent nos intérêts communs – offerts par les dentistes, les hygiénistes dentaires et les fournisseurs de soins de santé publique – et examiner comment en élargir l’envergure. Nous devons faciliter les échanges sur la prestation de soins buccodentaires afin que toute solution ou proposition soit fondée sur des données scientifiques et des pratiques exemplaires.

Le plan d’action national sur la santé buccodentaire est une initiative prioritaire de l’ADC. Le premier symposium sur ce plan d’action, qui se tiendra à Ottawa le 27 février 2014, permettra de lancer le débat sur les difficultés d’offrir des soins buccodentaires. Ces discussions lanceront les efforts en vue d’élaborer un cadre de travail pour trouver un point de convergence, aborder des enjeux et proposer des solutions. Les premières réactions suscitées par cette stratégie sont très positives mais, à l’instar de toute nouvelle initiative, certains estiment qu’il vaudrait mieux se pencher sur les défis sans inclure les autres intervenants et ne voient pas la nécessité d’adopter une optique élargie.

Devant tout défi, on peut agir ou réagir. Le secteur dentaire a maintenant l’occasion d’agir, d’avoir le courage de lancer le dialogue et de ne pas avoir peur d’assumer son rôle de chef de file des soins buccodentaires.

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